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Politiques des banques centrales - L’idée de nouveaux outils est loin d’être bête

Les mauvais ouvriers blâment souvent leurs outils. Les banques centrales, chargées de l’impossible, continueront probablement à proposer des outils innovants à mesure qu’elles avanceront sur le chemin de la normalisation des politiques. Par Nitesh Shah, Responsable des matières premières et de la recherche macroéconomique chez WisdomTree...

L’orientation stratégique (« forward guidance ») : un outil qui a marqué toute une époque...

Les banques centrales modernes, qui ont souvent comme mandat de gérer l’inflation ainsi que d’autres objectifs monétaires, disposent de nombreux outils à leur disposition. Toutefois, ce nombre d’outils n’est pas infini. En outre, elles ne disposent pas d’outils capables de traiter les causes de l’inflation qui sont à l’origine de la plupart des surprises inflationnistes actuelles : il s’agit principalement des chocs au niveau de l’offre de matières premières et les problèmes des chaînes d’approvisionnement. Les banques centrales ne peuvent pas extraire plus de pétrole en mer ni semer plus de récoltes. Les outils destinés à ajuster la masse monétaire sont émoussés dès qu’il s’agit de diriger le capital où il est nécessaire et de le retirer s’il est excédentaire. Toutefois, la plupart des banques centrales reconnaissent qu’un outil qui a été essentiel dans leur arsenal a été la politique d’orientation stratégique « forward guidance ». Orienter le marché en annonçant à l’avance la trajectoire de la politique, en fonction de plusieurs hypothèses économiques, a permis aux banques centrales d’éviter des perturbations excessives des marchés financiers qui auraient autrement interféré avec leurs objectifs supplémentaires de stabilité des marchés financiers.

...déchu au profit du degré d’urgence

Il est par conséquent curieux d’examiner pourquoi les banques centrales ont rétrogradé les politiques d’orientation stratégique au profit d’une action rapide. Après avoir signalé un relèvement des taux de 50 points de base depuis de si nombreuses semaines, la Réserve fédérale (Fed) a ajusté son scénario quelques jours seulement avant la réunion du Federal Open Market Committee (FOMC) en annonçant au marché une hausse de 75 points de base adoptée le mercredi 15 juin. La Banque nationale suisse (BNS), qui n’avait donné aucune indication sur une éventuelle hausse de ses taux, a choqué le marché par un relèvement de 50 points de base le jeudi 16 juin, relevant ainsi ses taux pour la première fois depuis 15 ans. La Banque centrale européenne (BCE) avait signalé une normalisation prudente des taux pendant des mois avant de modifier son orientation récemment en souhaitant agir plus vite.

Les banques centrales ont-elles le contrôle de la situation ?

Les banques centrales changeant leur discours de façon si soudaine, il semble qu’elles aient perdu le contrôle et qu’elles aient désespérément besoin de ralentir le rythme. La réalité de la situation est que les sources persistantes de l’inflation (chocs liés aux matières premières) ne seront pas gérées par la politique monétaire ; le mécanisme de transmission monétaire (le processus par lequel les cours des actifs et la conjoncture économique générale sont affectés par les décisions de politique monétaire) est long [1] ; les prévisions d’inflation à long terme sont bien ancrées (c’est-à-dire que la plupart des participants de marché ne pensent pas vivre une période d’inflation galopante pendant une longue période). Nous reconnaissons que la Fed, qui a choisi de relever ses taux afin de contrer l’inflation (indépendamment de son efficacité) aurait pu commencer à agir l’an dernier. Mais la modification de son scénario de manière si rapide avant une réunion de politique monétaire a commencé à éroder l’efficacité de son outil d’orientation stratégique.

De nouveaux outils, s’il vous plaît

La BCE a tenu à rappeler les conséquences d’un changement de sa politique monétaire par peur d’agir trop tardivement. Ce qui complique la situation au sein de la zone euro est le fait que chaque pays émet ses propres obligations. La BCE est sur le point de mettre un terme à son programme d’achats d’obligations mis en place il y a longtemps. Le Programme d’achat d’urgence pandémique (« Pandemic Emergency Purchase Programme » ou PEPP) avait déjà été arrêté et le Programme d’achats d’actifs (« Asset Purchase Programme » ou APP) prendra fin le 1er juillet. La BCE va ensuite réinvestir les produits des obligations arrivées à maturité pendant un certain temps. Compte tenu de la taille de son bilan (en cumulé, les positions de l’APP et du PEPP dépassent actuellement 4 700 milliards d’euros (4 900 milliards de dollars), la BCE restera un acheteur puissant de dette souveraine. Toutefois, son rôle d’acheteur dominant diminuera progressivement. Le marché compte désormais tellement sur la BCE que son retrait a entraîné une flambée des rendements des obligataires italiennes à 10 ans à 4,2 % le 14 juin 2022 contre 1,24 % en début d’année, ce qui a incité la BCE à tenir sa première réunion d’urgence depuis 2020, le 14 juin 2022. La conclusion de cette réunion a été que la BCE avait besoin de nouveaux outils !

Notamment un outil qui pourrait contribuer à éviter une fragmentation des marchés obligataires européens à mesure qu’elle retire ses achats. Peu de détails sont fournis pour le moment sur cet outil, mais il est très probable que les réinvestissements seront orientés vers la dette souveraine en difficulté. D’autres interventions ponctuelles pourraient également faire partie de sa boîte à outils.

La crise des actifs pourrait s’apaiser à mesure du déploiement d’outils adaptés Les réorientations offensives ou les volte-face des banques centrales ont perturbé les marchés des actions, des obligations, des cryptomonnaies et certains marchés des matières premières ces dernières semaines. La Fed semble pour le moment indifférente à la correction boursière. Mais avec une forte destruction de richesse qui s’ajoute à une crise du coût de la vie, nous nous demandons combien de temps s’écoulera avant que d’autres banques centrales se joignent à la BCE pour développer de nouveaux outils permettant de limiter les dégâts. À mesure que les banques centrales prennent du recul, évaluent leurs propres problèmes et conçoivent des outils de politique monétaire adéquats, les marchés devraient s’apaiser. Dans le même temps, l’or pourrait servir de couverture. Il s’agit d’un métal qui depuis longtemps prospère lors de périodes d’incertitudes accrues. Les actions axées sur les dividendes de qualité pourraient également bien résister à la tempête.

Nitesh Shah , 21 juin

Notes

[1] Le délai de transmission moyen est de 21 mois d’après Tomas Havranek et Marek Rusnak (« Transmission Lags of Monetary Policy : A Meta-Analysis »)

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