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Les guerres commerciales pourraient contraindre la Fed à modifier son plan d’action

La guerre commerciale s’est durcie et menace de ralentir davantage la croissance économique. La Fed devrait, selon nous, réagir en abaissant fortement ses taux, mais les hypothèses de calendrier et d’ampleur de ces baisses sont plus spéculatives que d’habitude. Pourquoi ?

La guerre commerciale s’est durcie et menace de ralentir davantage la croissance économique. La Fed devrait, selon nous, réagir en abaissant fortement ses taux, mais les hypothèses de calendrier et d’ampleur de ces baisses sont plus spéculatives que d’habitude. Pourquoi ? Les données économiques n’ont pas encore entamé de mouvement baissier majeur et les incertitudes planent quant à l’éventuelle réaction de la Fed.

Avec l’annonce des sanctions américaines contre la Chine et le Mexique, cette guerre commerciale menée sur deux fronts a incité les marchés à reconsidérer drastiquement les perspectives économiques et les anticipations de politique monétaire – plus de deux assouplissements monétaires étant désormais intégrés pour avant la fin 2019. Selon nous, la probabilité d’une nouvelle dégradation des résultats économiques s’est effectivement accrue. Si les relations commerciales que les États-Unis entretiennent avec le Mexique sont de moindre ampleur que celles qui les lient à la Chine, elles sont néanmoins plus significatives d’un point de vue macroéconomique – les chaînes d’approvisionnement des deux pays étant profondément imbriquées.

Il est probable que le recours à la politique commerciale pour atteindre d’autres objectifs politiques (politique de l’immigration dans le cas présent) fragilisera la confiance des entreprises et réduira les investissements, en particulier dans la mesure où beaucoup considéraient déjà la conclusion d’un accord commercial avec le Mexique comme déjà acquise. Même si les menaces de hausse des taxes douanières ne sont pas appliquées en totalité, le mal est peut-être déjà fait. De surcroît, le Mexique offrait une alternative possible aux entreprises devant restructurer leur chaîne d’approvisionnement pour s’adapter aux tarifs douaniers imposés à la Chine, mais cette option n’est désormais plus attrayante.

Facteur préjudiciable pour la croissance américaine, et encore plus au plan mondial

L’économie américaine connaît déjà un ralentissement par rapport à sa croissance de l’an dernier, qui avait été dopée par des mesures fiscales. De plus, plusieurs autres économies sont déjà aux prises avec des difficultés, ce qui fait de l’escalade de la guerre commerciale un obstacle redoutable. Il est toutefois complexe d’en estimer l’impact. Les marchés financiers semblent très pessimistes et les marchés obligataires intègrent déjà une récession américaine durant les deux prochains trimestres.

Cette perspective nous semble exagérée. S’il est évident que la croissance risque d’en souffrir, les États-Unis disposent toutefois d’avantages par rapport aux autres économies. Le plus important ? La Réserve fédérale est en mesure de réagir à un choc négatif de croissance. En effet, si les taux directeurs sont plus bas qu’au cours des cycles précédents, ils restent néanmoins plus élevés que dans la plupart des pays développés. Comme nous l’avons indiqué, l’inflation est en réalité trop faible. Cette situation offre à la Fed une marge de manœuvre pour réduire les taux autant que nécessaire pour soutenir l’économie, ce qui devrait être suffisant pour lui éviter le pire.

La Fed pourrait avoir intérêt à se montrer précocement agressive

Si elle respecte son approche traditionnelle, la Fed attendra d’avoir évalué l’impact économique de la guerre commerciale avant de réagir. Des commentaires récents militent en faveur de cette idée, ce qui tendrait à exclure une baisse de taux jusqu’à ce que les responsables observent l’affaiblissement de toute une série de statistiques. Il est évident que, du fait de cette approche, la Fed a pris du retard dans le passé, ce qui l’a ensuite contrainte à intervenir de façon agressive pour rattraper ce retard. Les taux directeurs étant très bas, cette perspective ne présente pas d’intérêt. Et comme l’inflation est déjà trop faible, il y aurait de bonnes raisons pour intervenir de façon précoce, réduisant le risque de devoir ramener les taux au niveau zéro plus tard.

Plus l’intervention de la Fed sera précoce et agressive, plus elle aura de chances d’éviter une détérioration plus marquée des performances économiques. Si une telle baisse des taux se révélait être la « mauvaise » chose à faire, parce que l’impact économique de la guerre commerciale est, par exemple, moins important que prévu – le coût d’une telle intervention serait selon nous négligeable. Cependant, la Fed intervient d’habitude avec lenteur et détermination. C’est en général la bonne attitude à avoir, mais nous ne sommes pas convaincus que ce soit le cas cette fois-ci.

Prévision de taux : privilégier le récit, pas les détails

Selon nous, la Fed fera tout son possible pour apparaître bienveillante en juin, en indiquant clairement que les responsables sont désireux d’abaisser les taux si les statistiques économiques signalent un affaiblissement de la conjoncture, mais elle ne devrait pas encore agir. Les responsables souhaiteront d’abord constater cet affaiblissement dans les chiffres.

Nous ne pensons cependant pas que la Fed attendra de nombreuses marques de faiblesse pour être incitée à abaisser les taux dès juillet, ou septembre au plus tard. En attendant d’autres indications de la Fed, nous tablons sur un maintien des taux en juin, un probable abaissement de 25 points de base des taux en juillet ou septembre, et une réduction globale des taux de 75 à 100 points de base sur les six à neuf prochains mois – en fonction de l’ampleur de l’impact de la guerre commerciale sur l’économie.

Il faut cependant être vigilant car cette prévision est plus spéculative que d’habitude. Premièrement, nous prenons pour hypothèse une évolution de l’économie que les statistiques ne confirment pas encore. Deuxièmement, nous supposons une fonction de réaction de la Fed qui reste très incertaine pour l’instant. Notre prévision reflète uniquement un alignement sur la situation actuelle du marché, qui enregistre déjà d’importantes baisses des taux. Même si le marché se trompe souvent, il a tendance à anticiper l’avenir. Nous pensons toutefois qu’il a probablement raison cette fois-ci.

La prévision étant plus spéculative, il conviendrait que les investisseurs privilégient les commentaires plutôt que des baisses et des dates spécifiques. L’important est que la politique commerciale va ralentir l’économie et qu’il est probable que la Fed réagira en exploitant la flexibilité dont elle dispose pour gérer sa politique. Il est très difficile d’anticiper quand et avec quelle agressivité elle abaissera ses taux, en particulier dans la mesure où les statistiques n’ont pas encore changé de cap. La prochaine indication majeure devrait venir des données de l’enquête menée en juin auprès des entreprises.

Si les données économiques ne faiblissent pas beaucoup, la Fed n’abaissera pas massivementles taux , voire ne les réduira pas du tout. Mais si elles s’effondrent, les taux pourraient être abaissés beaucoup plus que nous ne l’anticipons actuellement. Notre prévision est à mi-chemin : nous prenons pour hypothèse un impact négatif, mais pas d’une ampleur susceptible de plonger l’économie américaine dans la crise.

Eric Winograd , 13 juin

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