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Le secteur négligé de la technologie en Europe est en plein essor

Bien que la fragmentation de l’Europe ait entravé le développement d’un géant grand public capable de rivaliser avec les Etats-Unis et la Chine, ses entreprises technologiques distinctives tirent leur épingle du jeu de la concurrence sur les marchés mondiaux

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En termes de capitalisation boursière, la taille même des principales entreprises technologiques américaines de premier plan est extraordinaire : la valeur cumulée des fonds propres de Facebook, Amazon, Apple, Netflix, Google et Microsoft s’établit actuellement à près de 4.000 milliards USD, soit un huitième de l’indice S&P 500. [1] La Chine a aussi produit des leaders technologiques géants à la croissance rapide : Alibaba et ses spin-offs ainsi que Tencent.

Où se situe l’Europe parmi l’élite de la technologie mondiale ? L’incapacité du continent à créer un marché grand public d’envergure internationale est fréquemment citée comme un signe de faible culture d’entreprise et interprétée comme culturellement symptomatique de son absence de vision et d’ambition en matière de capital-risque.

Peut-être. Mais il est faux d’affirmer que l’Europe n’a pas produit de chefs de file technologiques grand public. Bien que coté aux Etats-Unis, Spotify a été fondé en Suède et est le leader mondial du streaming musical, [2] tandis que Skype, dont la société mère est certes américaine depuis 2005, a été créé en Europe.

Cela étant, les Etats-Unis et la Chine se sont montrés bien plus efficaces pour établir d’énormes plateformes dans les domaines des médias sociaux, de la recherche financée par la publicité et de la vidéo à la demande. Cela s’explique essentiellement par le fait que le succès dans ces domaines repose sur l’accès à des économies d’échelle via un très vaste marché domestique. En tant que groupe de marchés fragmentés et distincts, l’Europe ne pourrait jamais offrir un environnement aussi favorable.

UN SECTEUR TECHNOLOGIQUE DISTINCT MAIS EN PLEIN ESSOR

L’Europe peut toutefois se targuer de belles réussites dans d’autres domaines. Au regard des différences existant entre les Etats-Unis et la Chine d’une part, et de l’Europe plus fragmentée d’autre part, il n’est guère étonnant que le secteur technologique du Vieux Continent paraisse très disparate et réussisse dans des segments alternatifs.

Les marchés du B2B (« business to business ») constituent l’un de ses principaux atouts. En Allemagne, SAP est l’exemple-même d’un leader mondial des logiciels d’entreprise, avec des revenus annuels de l’ordre de 25 milliards EUR et une capitalisation boursière de presque 140 milliards EUR. [3] Interxion, que nous détenons en portefeuille, domine quant à lui le marché européen des centres de données.

Les marchés du B2B relèvent davantage de segments de niche que les secteurs plus importants comme les médias sociaux, mais ont fréquemment une envergure internationale et peuvent offrir un énorme potentiel de croissance et de revenus. Le Français Dassault Systèmes, une autre de nos positions, est le principal fournisseur mondial de logiciels de conception et de fabrication de produits. Depuis 2010, l’entreprise a plus que doublé ses revenus, qui atteignent aujourd’hui 3,5 milliards EUR [4] – pourtant, peu d’utilisateurs de Facebook en auront entendu parler. Coté à la Bourse de Madrid, Amadeus, plus grand prestataire au monde de services de recherche et de réservation de compagnies aériennes et d’agences de voyage, détient une part de marché avoisinant les 40%. [5]

Dans des domaines tels que la technique médicale, le groupe d’électronique néerlandais Philips, fondé en 1891, s’est érigé comme l’une des plus grandes sociétés mondiales de technologies de la santé après avoir abandonné ses activités historiques dans le secteur de l’éclairage. La technique médicale est une discipline dans laquelle la R&D européenne produit un grand nombre de start-ups innovantes et de spin-outs universitaires – à l’instar d’Oxford Nanopore par exemple, concurrent d’Illumina dans le séquençage génétique, un marché dont la croissance devrait être multipliée par sept à moyen terme.

Bien qu’Amazon et Alibaba dominent la vente au détail en ligne, des entreprises européennes ont été pionnières dans des domaines tels que la commande via application de plats à emporter et constituent des groupes internationaux en misant tant sur la croissance organique que sur les acquisitions. Just Eat et Takeaway.com, fondés respectivement au Danemark et aux Pays-Bas, sont les leaders européens de la consolidation. A titre de comparaison, Uber a été l’un des derniers arrivants sur le marché de la livraison à domicile de nourriture.

FINTECH ET LES LEADERS DES TECHNOLOGIES DE PAIEMENT

De par la nature de leurs marchés, les Etats-Unis et la Chine sont parvenus à être les mieux positionnés pour produire certains types de champions technologiques, mais il en va de même pour l’Europe. Des champions nationaux ont émergé dans divers secteurs comme les plateformes de livraison de produits alimentaires et ce n’est qu’alors qu’ils ont été absorbés au sein de groupes européens afin de bénéficier d’économies d’échelle plus importantes. Dans d’autres, tels que les services financiers de détail, des questions d’ordre culturel et réglementaire empêchent les sociétés de s’étendre au-delà des frontières. Mais quoi qu’il en soit, les acteurs de premier plan ont mis en place des activités attrayantes et très rentables : Finecobank en Italie, Avanza en Suède et Hargreaves Lansdown au Royaume-Uni.

Le développement de services financiers basés sur la technologie ainsi que, tout particulièrement, l’émergence de start-ups financées par du capital-risque en Europe mettent en évidence un autre de ses atouts : la volonté de ses autorités réglementaires d’autoriser l’innovation disruptive. La réglementation a d’ores et déjà joué en la faveur des sociétés technologiques européennes. Les entreprises européennes entrées sur le marché des paris en ligne ont pris une longueur d’avance après 2000, lorsque les autorités réglementaires américaines ont supprimé les jeux sur Internet. Sur le front des services financiers, la volonté des autorités réglementaires européennes, en particulier au Royaume-Uni, d’encourager l’innovation en vue de répondre aux besoins des clients a donné naissance à un secteur fintech prospère.

L’Europe est leader dans des domaines comme les banques exclusivement en ligne, où des acteurs privés tels que Monzo, Revolut et N26 acquièrent des millions de clients parmi les jeunes consommateurs et envisagent des lancements aux Etats-Unis. Basé à Londres et fondé par deux Estoniens, Transferwise a créé une vaste plateforme de change au détail. OakNorth, qui a contribué à automatiser les décisions de crédit concernant les prêts aux petites entreprises, figure désormais parmi les fintechs à la valorisation la plus élevée d’Europe. La société a récemment annoncé avoir levé 440 millions USD auprès du fonds Vision Fund de Softbank, portant sa valorisation à 2,8 milliards USD. [6]

L’Europe est aussi le berceau d’entreprises à succès dans cet autre secteur financier clé que sont les paiements : en mars, la société américaine FIS a acquis Worldpay, un acteur majeur du continent, dans le cadre d’une opération d’un montant de 43 milliards EUR dette incluse, [7] tandis qu’Adyen, une entreprise néerlandaise de paiements pour l’e-commerce et les points de vente qui a fait son entrée à la Bourse d’Amsterdam l’année dernière, affiche une valorisation de presque 20 milliards EUR. [8]

RÉUSSITE FACE À LA CONCURRENCE

Le secteur technologique européen n’a peut-être pas donné naissance à des acteurs capables de concurrencer les plateformes américaines dédiées aux consommateurs, qui correspondent à l’idée dominante que nous nous faisons du succès pour les entreprises de la branche. Mais cela s’explique par les différences opposant l’Europe aux Etats-Unis et à la Chine. Ce sont les caractéristiques distinctives du marché européen qui dictent où résideront les points forts de son secteur technologique et ses leaders tirent leur épingle du jeu de la concurrence internationale là où les conditions sont favorables.

Eléonard Buono , 25 juillet

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Notes

[1] Bloomberg, 31 mai 2019.

[2] Statista, juin 2018

[3] Reuters, « SAP CEO aims to double market value to 250-300 billion euros by 2023 », 11 avril 2019.

[4] Recherche Columbia Threadneedle Investments, mai 2019.

[5] Business Travel IQ, « Amadeus retains global lead », 8 août 2018.

[6] FT.com, « SoftBank’s Vision Fund to invest $440m in OakNorth », 7 février 2019.

[7] Bloomberg, « FIS’s Worldpay Deal Ratchets Up Race for Payments Companies M&A », 18 mars 2019.

[8] Bloomberg, « Payment Startup Stripe Is Now a $20 Billion Company », 26 septembre 2018.

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