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De la nécessité de rouvrir le dossier des relations sino-américaines

L’équation des relations sino-américaines, au moins telle qu’elle est appréhendée aujourd’hui à Washington, s’est complexifiée au cours des dernières semaines. Son aspect multiforme rend sa résolution plus compliquée. Dans tous les cas, le message pour les marchés semble bien être le suivant : les choses risquent de « traîner » et l’incertitude, donc, de se maintenir à un niveau élevé.

On peut avoir un sentiment de stabilité de l’environnement des marchés ce matin, à la lecture des informations les plus récentes. Du côté de l’économie, la progression du PIB japonais est supérieure pour le premier trimestre à ce qui était attendu : en rythme annuel et d’une période à l’autre, +2,1% contre -0,2%. Pour ce qui est de la politique monétaire, le message en provenance de Chine paraît des plus responsables : soutien à l’activité, mais dans le cadre d’une approche macro-prudentielle, et affirmation de la capacité à contenir la volatilité sur le marché des changes. En matière politique, les électeurs indiens et australiens maintiennent à la tête de leurs pays respectifs les majorités sortantes.

Si ce n’est les résultats électoraux, cette stabilité semble pourtant fragile.

Au Japon, le chiffre tout à fait présentable de la croissance économique s’explique avant tout par une chute spectaculaire des importations qui, comptablement, apporte une contribution positive à la marche des affaires. Mais comment ne pas constater que la consommation, l’investissement et les exportations reculent ? Quant à l’action de la PBoC (la banque centrale chinoise), son orientation sera guidée par les instructions en provenance du pouvoir politique. Si la stabilité est au cœur de la ligne défendue par les dirigeants du Parti/Etat, le moment difficile traversé aujourd’hui peut justifier à tout moment sa « mise entre parenthèse », ne serait-ce que provisoirement.

De fait, il faut revenir sur les événements des deux dernières semaines en matière de relations sino-américaines. Sans oublier les implications sur les autres dossiers de négociations commerciales ouverts par les Etats-Unis.

Essayons d’en faire une brève synthèse avant de s’interroger sur le sens à en donner.

  • Il y a deux semaines, la Maison Blanche durcit le ton. Elle accuse Pékin d’avoir revu à la baisse ses engagements en matière de portée juridique des changements à venir concernant les investissements étrangers. 200 milliards de dollars de produits importés de Chine subissent un alourdissement des droits de douane de 10% à 25%. Les autorités chinoises ne tardent pas à réagir, en enclenchant des mesures de rétorsion de nature comparable. Pourtant, la tonalité de la communication reste plutôt constructive de part et d’autre.
  • La semaine dernière, la Maison Blanche prend des initiatives visant in fine à empêcher Huawei d’avoir accès tant au marché américain qu’aux fournisseurs américains. Dans ce contexte, aucune des deux capitales ne paraît pressée de reprendre les négociations. Dans le même temps, Washington calme le ton, même si des ambiguïtés demeurent, en ce qui concerne les difficultés commerciales avec ses alliés : gel de la décision de relever les taxes sur les véhicules automobiles importés de Corée, du Japon et d’Europe et abandon de la sur-taxation sur l’acier et l’aluminium en provenance du Canada et du Mexique.

En matière d’interprétation, deux choses sautent aux yeux : l’Administration Trump concentre son attention sur les dossiers chinois et ceux-ci paraissent prendre une dimension nouvelle : des relations commerciales aux enjeux stratégiques.

Quelles perspectives sont ouvertes par ce qui apparaît peut-être comme étant un « changement de pied » important dans la diplomatie américaine ? Proposons plusieurs pistes :

  • Les enjeux économiques n’ont pas disparu. Le Président Trump a « besoin » de croissance économique et sait très bien qu’il ne peut, ni obtenir une victoire totale au bout des négociations commerciales avec la Chine, ni aller à la rupture. Il devra trouver un compromis, avec évidement l’espoir que celui-ci soit le plus en faveur des Etats-Unis.
  • Electoralement, la bonne santé à la fois de l’économie et de la bourse sont des conditions nécessaires à la confirmation par les citoyens à la fin de 2020 de Donald Trump dans ses fonctions de Président du pays. Elles ne suffisent cependant pas. Sa cote de popularité reste trop « moyenne » (autour de 44%) pour lui assurer la victoire. Il devra convaincre un certain nombre d’électeurs, surtout dans le Midwest et la région des Grands Lacs, où en 2016 il n’avait remporté un certain nombre d’Etats que de justesse, de lui apporter leurs soutiens. La fermeté en matière de politique extérieure peut aider. Si tant est que les éléments de calendrier soient gérés avec le doigté nécessaire.
  • Politiquement, les milieux de la défense et de la sécurité nationale expriment de plus en plus clairement et ouvertement leur préoccupation face à la montée en puissance de la Chine en matière de technologie (il faut lire le supplément de The Economist de ce weekend sur a new kind of cold war). Ainsi, dans les années 70 et 80, environ 70% de la technologie, jugée importante par le Haut Commandement militaire, étaient « contrôlés » par le gouvernement américain. Aujourd’hui, 70% sont achetés aux entreprises de la Silicon Valley, qui sont en mesure de la fournir aussi à des clients civils et étrangers.

On le sent ; l’équation des relations sino-américaines, au moins telle qu’elle est appréhendée aujourd’hui à Washington, s’est complexifiée au cours des dernières semaines.

Son aspect multiforme rend sa résolution plus compliquée. L’échec des négociations commerciales, ici et maintenant, n’est pas dans l’intérêt de la Maison Blanche. L’est-il pour les autorités de Pékin ? Sans doute pas ; au titre de la culture de la stabilité. Dans tous les cas, le message pour les marchés semble bien être le suivant : les choses risquent de « traîner » et l’incertitude, donc, de se maintenir à un niveau élevé.

Hervé Goulletquer , 22 mai

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