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Jean-Louis Bertrand : « Beaucoup d’entreprises ont pris conscience de la nécessité de se couvrir contre le risque météo »

Selon Jean-Louis Bertrand, spécialiste de la gestion des risques climatiques chez METNEXT, le risque météo représente plus de 400 Mds$ par an, comparable au risque de change. La demande des entreprises en couvertures serait en train de structurer le marché…

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Qu’est-ce que le risque climatique d’une entreprise ? Pouvez-vous nous donner un exemple de risque climatique auquel fait face un industriel français ?

Le risque climatique englobe plusieurs concepts qu’il convient de préciser. Il concerne d’une part l’impact de l’entreprise sur le climat, c’est-à-dire essentiellement un risque juridique et un risque de réputation qui découlent du non-respect éventuel des normes et des lois environnementales imposées aux entreprises par les états pour protéger l’environnement et les ressources. Il y a d’autre part l’impact du climat sur l’entreprise. Jusqu’ici, les financiers se sont limités à l’évaluation du risque physique, c’est-à-dire les destructions liées aux événements climatiques extrêmes. C’était oublier que les aléas climatiques, c’est-à-dire les variations de conditions météo (températures, précipitations, etc.) peuvent avoir des conséquences financières importantes sur le volume des ventes, ou sur la rentabilité d’une entreprise. Dans le secteur de l’énergie, par exemple, les entreprises commencent à publier l’impact des anomalies de températures (fluctuations par rapport aux normales) sur le CA ou sur l’EBITA. Dans le cas d’EDF, l’impact météo en 2010 était de +337 millions d’euros sur le CA et +215 millions d’euros sur l’EBITDA. L’énergie est loin d’être le seul secteur impliqué : les entreprises de la distribution sont très concernées, car la météo conditionne le nombre de clients qui se déplacent au point de vente, et influence le choix du client dans la quantité et le choix du produit consommé.

Quelle est la part du risque météo dans l’ensemble des risques financiers des grandes entreprises françaises ? Comment l’évaluer efficacement ?

Le risque météo représente en montant plus de 400 milliards de dollars par an, et touche de façon plus ou moins significative 2 entreprises sur 3. Les secteurs météo-sensibles sont, comme on l’a vu, l’énergie et la distribution, auxquels il faut ajouter l’agro-alimentaire, l’agriculture, le tourisme, les transports, la construction, etc. En montant, le risque météo est comparable au risque de change, et dans certaines entreprises, il est même plus significatif que l’ensemble des risques financiers usuels dans sa capacité à faire varier la performance financière d’une période à l’autre ? Pour isoler l’effet météo, et produire des indicateurs de performance à climat constant, on procède à une « étude de météo-sensibilité », qui consiste à expliquer la contribution de l’ensemble des paramètres économiques et financiers et de la météo à la performance de l’entreprise.

Comme solutions de couverture, vous proposez le recours aux dérivés climatiques [1]. Ces produits sont-ils aussi simples à appréhender que les dérivés de taux ou de change ? Concernant le risque de taux, un trésorier maîtrise parfaitement son risque : S’il est endetté pour 10 millions € à 3 ans sur un taux variable E6M, il sait qu’il peut acheter un cap indexé sur E6M d’une maturité de 10 ans pour un nominal de 10 millions€ afin de se couvrir. Est-ce aussi simple pour les dérivés climatiques qui semblent souffrir de leur manque de standardisation et n’est-ce pas là un frein majeur à leur développement ?

La première solution de couverture, comme pour les autres risques financiers, consiste à diminuer la position en prenant mieux en compte les variables d’influence climatiques, et en recherchant les couvertures « naturelles ». Lorsque l’optimisation ne permet pas de diminuer suffisamment le risque de perte, on peut effectivement avoir recours aux dérivés climatiques. Dans leur format et leur fonctionnement, ils sont très semblables aux dérivés de change ou de taux. Les modèles de valorisation des dérivés climatiques diffèrent (pas de Black and Scholes pour les climatiques), car on ne peut évidemment pas acheter, vendre ou stocker le sous-jacent météo dans un portefeuille. Le marché est en train de restructurer, et les standards se mettent en place. Les premiers produits standardisés étaient à usage quasi-exclusif du secteur de l’énergie. Les entreprises hors secteurs de l’énergie n’avaient pas été sensibilisées à l’importance des risques météo encourus. Avec l’amplitude des aléas, et les saisons 2010-2011 atypiques que nous venons de vivre, beaucoup d’entreprises ont pris conscience de la nécessité de se couvrir. Cette fois-ci, contrairement à ce qui s’est passé à la fin des années 90, c’est la demande des entreprises qui crée le standard des marchés, et non l’inverse.

Face au risque climatique, sur quel horizon se couvrent les sociétés ? Quelques jours ? Trois mois ? Six mois ? Un an ? La périodicité doit-elle correspondre aux cycles de business de l’entreprise ?

Les périodes de couverture sont généralement courtes, allant de quelques semaines à quelques mois maximum. La périodicité ne correspond pas nécessairement au cycle d’activité de l’entreprise. Tout dépend de ce que l’entreprise cherche à couvrir. En général, la couverture concerne les anomalies de conditions météo. Une entreprise dans le secteur des eaux minérales réalise une partie plus importante de son CA en été, mais le risque qu’elle cherche à couvrir ne concerne pas le volume total de CA mais bien la variation de volume liée à une température anormalement basse. Même chose pour un distributeur d’énergie en hiver qui se couvre contre une température anormalement élevée.

Existe-t-il un marché de futures sur des variables climatiques ? Qui gère in fine le risque lié aux dérivés climatiques vendus à l’entreprise et peut-on imaginer le recours à la titrisation de dérivés climatiques via un portefeuille réparti en tranche et cédé aux investisseurs susceptibles d’en assumer les risques ?

Si, il existe des futures sur températures ou précipitations, sur des strips de 1 à 4 ou 5 mois, cotés par le Chicago Mercantile Exchange (CME). Il y a aussi des instruments standards qui cumulent des événements ponctuels comme le nombre de jours de gel ou de précipitations neigeuses. Les volumes qui transitent par le CME sont assez faibles au regard des risques à couvrir, et ne répondent pas toujours aux besoins spécifiques d’une contrepartie. C’est pourquoi, en général, le risque in fine est porté par des réassureurs ou des fonds climatiques.

Les détracteurs des produits dérivés climatiques avancent que ces produits relèvent plus des solutions d’assurance classique que des couvertures des marchés financiers, est-ce aussi votre avis ?

Je rejoins tout à fait cette façon de voir les choses. Si dans le fonctionnement et le format, les dérivés climatiques se présentent comme des dérivés classiques, ils s’apparentent effectivement à des produits d’assurance. D’ailleurs, les contraintes comptables (IAS39 et bientôt IFRS9) qui pèsent sur les entreprises sont telles que les dérivés ne remplissent pas toujours les conditions qui permettent à l’entreprise d’obtenir le traitement comptable de couverture recherché (hedge-accouting). De fait, il est souvent préférable de packager la couverture pour qu’elle puisse être comptabilisée comme une assurance et qu’elle diminue effectivement la volatilité des résultats.

Yann Olivier , Novembre 2011

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Notes

[1] lire la note de recherche : Pricing de produits dérivés climatiques

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