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Fabrizio Pagani : « Italie – L’incertitude prévaut… »

Fabrizio Pagani, Global Head of Economics and Capital Markets Strategy chez Muzinich & Co., offre un aperçu unique de la situation politique actuelle entourant les défis budgétaires de l’Italie et de ses relations avec l’Union Européenne.

Quelle est l’importance de la situation actuelle en Italie ?

Le gouvernement est en place depuis juin et est une coalition de deux partis - le Mouvement 5 étoiles et la Ligue. Ils sont arrivés au pouvoir avec un programme très différent de celui des administrations précédentes et nous pensons qu’ils sont plus expansionnistes dans leur politique budgétaire.

Les chiffres du budget proposé ont été publiés à la fin du mois de septembre. L’expansion budgétaire a été plus large que prévu et le gouvernement table sur un déficit de 2,4% pour 2019, de 2,1% en 2020 et de 1,8% en 2021. [1]

Cela a été une surprise pour le marché et les institutions européennes en raison de l’ampleur du déficit. En conséquence, nous avons assisté à un élargissement des spreads du BTP (10 ans italien) par rapport aux Bunds (10 ans allemand). [2]

De plus, au cours du dernier mois, les agences de notation ont revu la note de crédit du pays. Toutes avaient l’Italie dans leurs radars ; Fitch et S&P ont modifié leurs perspectives de « stable » à « négative » et Moody’s a dégradé le pays d’un cran, tout en maintenant la perspective à « stable ». [3]

Pourquoi le budget de l’Italie est-il si important ?

L’Italie fait partie de l’Union Monétaire Européenne et est très endettée. Selon nous, la situation est importante en ce qui concerne le lien avec la précédente crise de la dette souveraine européenne, et tout le monde souhaite éviter que cela se reproduise.

En conséquence, les marchés suivent de près la situation - non seulement les finances publiques du pays, mais aussi l’économie réelle et le PIB de l’Italie et la santé des entreprises italiennes.

En 2017, le PIB a augmenté de 1,6%. Alors que 2018 avait plutôt bien commencé, le PIB a stagné au troisième trimestre. Les dernières données sur le chômage ne font état d’aucun résultat positif. [4] Néanmoins, les moyennes et grandes entreprises italiennes semblent toujours bien positionnées, avec des exportations solides et des bilans sains. [5]

Comment les banques italiennes évoluent-elles dans ce nouvel environnement ? Voyez-vous des risques ?

Le secteur bancaire italien est au centre de l’attention depuis quelque temps. Il y a environ deux ans, le gouvernement a procédé à une recapitalisation de certaines banques, tandis que d’autres ont été rachetées par de grandes banques.

Le nombre de prêts en défaut de paiement (Non-performing loans NPL) a encore compliqué la situation. La question a depuis été abordée et les créances douteuses ont diminué assez rapidement, passant de 84 à 40 milliards de dollars au cours des 18 derniers mois. [6]

Il existe une corrélation négative entre les spreads souverains et bancaires. Les banques italiennes sont fortement exposées aux BTP, ce qui a eu un impact sur les fonds propres Tier 1 (CET1). [7] Il y a donc eu un certain affaiblissement, mais nous ne pensons pas qu’il existe un risque immédiat.

Selon vous, quels sont les principaux atouts du programme du gouvernement italien ?

Nous ne connaissons toujours pas tous les détails des mesures budgétaires - le projet de loi sera bientôt présenté au Parlement. Un certain nombre de mesures ont été annoncées pour offrir des allégements fiscaux aux investissements privés, contribuer à simplifier le système fiscal et aider les petites entreprises, qui sont toutes bien accueillies par le milieu des affaires.

Quelles sont les conséquences pour l’Italie si un accord budgétaire ne répond pas aux demandes récentes de la Commission européenne ?

La dernière proposition de budget s’écartant considérablement du cadre budgétaire de l’Union Européenne (UE), elle a été rejetée par la Commission Européenne (CE), qui a donné trois semaines à l’Italie pour élaborer une nouvelle version. Par conséquent, pour le moment, Bruxelles et Rome sont en désaccord, et à nos yeux, il est d’une importance vitale que cette situation soit résolue. L’Italie est la troisième économie de la zone euro et il faut donc parvenir à un accord.

Quels sont les risques de contagion à d’autres pays périphériques ?

Nous pensons que le risque de contagion est assez limité. Nous avons assisté à une certaine contagion en Grèce, mais cela ne semble pas se propager. L’Italie a créé cette situation et l’Italie peut la résoudre.

Le Brexit a déjà secoué l’Union européenne. Pensez-vous que l’Italie pourrait être la prochaine ?

Il y a de nombreux éléments à prendre en compte. Le Brexit en est un ; c’est la première fois qu’un pays quitte l’UE. L’année prochaine est une année électorale importante pour l’UE et tous les postes clés devront être renouvelés à la Commission, au Parlement et à la Banque Centrale.

Nous pensons que, pour la première fois depuis la création du Parlement Européen, les européens auront la possibilité d’avoir un vrai débat sur l’avenir de l’UE.

Jusqu’à présent, les élections européennes ont constitué un sondage pour la popularité des gouvernements nationaux et l’accent a été mis sur la politique et la politique intérieures.

L’année prochaine, il y aura un débat constructif sur l’avenir de l’UE et de l’Europe. Nous voyons cela comme une bonne nouvelle pour l’avenir de l’UE, comme c’est l’électorat qui décidera.

Pensez-vous que la montée du populisme est susceptible de prendre de l’ampleur ?

Le nouveau mouvement populiste a pour ambition de jouer un rôle majeur au Parlement Européen. Si cela se produit, nous serons en territoire inconnu et différentes issues sont possibles.

Quelles sont vos principales attentes concernant l’Italie au cours des 6 à 12 prochains mois ?

Premièrement, nous pensons qu’il y aura une forme d’arrangement entre Bruxelles et Rome. Tout le monde a intérêt à travailler ensemble. Les deux partis doivent examiner le budget et la situation fiscale de l’Italie d’une manière moins politisée. Certaines des mesures proposées par le gouvernement italien doivent être analysées plus en détail par la CE, tandis que Rome devrait également être attentive aux règles de l’UE et à son endettement.

Deuxièmement, nous ne pensons pas qu’il existe un danger immédiat pour le secteur bancaire, même au niveau des spreads actuels, car la capitalisation des banques italiennes est très importante.

Un nouvel élargissement important des spreads pourrait avoir un impact sur certaines des banques de taille moyenne et une intervention du gouvernement pourrait devenir nécessaire. Cependant, selon nous, nous n’irons pas jusque-là.

Dans l’ensemble, toutefois, nous pensons que des épisodes de volatilité et de turbulences peuvent continuer de se produire jusqu’aux élections européennes de mai prochain.

Next Finance , 15 novembre

Notes

[1] Source : Financial Times “Italy’s government agrees sharply higher public spending plan” 27 Septembre 2018. The Wall Street Journal “Italy Sets Lower Budget-Deficit Targets” 3 Octobre 2018

[2] Source : Bloomberg, ICE BofA Merrill Lynch 10+ year Italy Government Index (G9I0), 10+year German Government Index (G9D0)

[3] Source : Fitch, S&P’s, Moody’s.

[4] Bloomberg “Italy Unemployment Rises as More People Seek Jobs, Workers Cut” 31 Octobre 2018

[5] Données OCDE - https://data.oecd.org/gdp/real-gdp- forecast.htm

[6] Banca D’Italia Monthly Publication “Banche e moneta : serie nazionali” 10 Octobre 2018 https://www.bancaditalia.it/pubblic... banche/2018-moneta/statistiche_BAM_20181010.pdf

[7] Financial Times “Italian banks feel the strain from bond market sell-off” 11 Octobre 2018

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