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Bertrand Desportes : « La finance à impact s’appuie sur les piliers de l’intentionnalité, de l’additionnalité et de la mesure de l’impact »

Selon Bertrand Desportes, Associé chez Mazars, les enjeux entourant l’impact ainsi que la notion de mesure d’impact positif différencient assez nettement la finance à impact des autres pratiques de la finance durable.

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Next-Finance : Comment définiriez-vous la finance à impact en quelques mots ?

Bertrand Desportes : Il n’y a heureusement plus tellement de débat sur la définition de la finance à impact. A l’issue d’un travail collectif important, Finance For Tomorrow a publié en septembre 2021 une définition [1] qui a désormais un caractère officiel et qui a été adoptée par l’essentiel des acteurs de la Place de Paris suite à la signature d’une déclaration de soutien [2] en novembre 2021. Cette définition est la suivante : « la finance à impact est une stratégie d’investissement ou de financement qui vise à accélérer la transformation juste et durable de l’économie réelle, en apportant une preuve de ses effets bénéfiques ».

Elle s’appuie sur les piliers de l’intentionnalité, de l’additionnalité et de la mesure de l’impact, pour démontrer :

1. La recherche conjointe, dans la durée, d’une performance écologique et sociale et d’une rentabilité financière, tout en maîtrisant l’occurrence d’externalités négatives ;

2. L’adoption d’une méthodologie claire et transparente décrivant les mécanismes de causalité via lesquels la stratégie contribue à des objectifs environnementaux et sociaux définis en amont, la période pertinente d’investissement ou de financement, ainsi que les méthodes de mesure, selon le cadre dit de la théorie du changement ;

3. L’atteinte de ces objectifs environnementaux et sociaux s’inscrivant dans des cadres de référence, notamment les Objectifs de Développement Durable [3](ODD), déclinés au niveau international, national et local.

Pourquoi sa diffusion reste encore faible dans l’offre des fonds ISR ? L’absence de label spécifique en est-il la cause ?

Les volumes sont en effet sans commune mesure : on parle de 63,1 milliards soit 1,3 % des encours gérés s’agissant de l’impact contre plus de 600 milliards s’agissant de l’ISR. Cela tient pour une part à la cristallisation très récente de la Place autour des concepts de la finance à impact mais également à la difficulté de créer et de gérer sur la durée ce type de fonds (équipes spécialisées, expertise technique spécifique par ODD, accès à la donnée, etc.). Le coût d’entrée pour faire de l’impact est important en ressources humaines, techniques et financières.

Mais, à vrai dire, je ne présenterais pas aussi directement les fonds à impact comme une catégorie de l’offre ISR. La trajectoire de la finance à impact est plutôt de s’en différencier. Le lien entre ces deux univers de gestion est en vérité fortement questionné par les sociétés de gestion. Les fonds ISR sont en effet plus étroitement reliés à une gestion ESG, avec des actifs et une organisation ne permettant pas de démontrer l’engagement du gestionnaire ni de mesurer un impact positif autour des biens et services produits par les entreprises détenues en portefeuille au regard, par exemple, d’un ou plusieurs ODD.

Il s’avère qu’une part importante des fonds identifiés à impact sont labelisés solidaires ou ISR. Néanmoins, les fonds solidaires et ISR ne s’apparentent évidemment pas tous à des fonds à impact, tant qu’ils ne démontrent par un niveau d’alignement aux objectifs globaux, une mesure de l’impact suffisante ou encore une additionnalité par un engagement plus poussé.

Ne voyez pas d’opposition entre ces deux univers de gestion, il existe bien au contraire une vraie continuité. Il y a en effet un socle commun avec la prise en compte d’éléments extra financier dans la sélection de titres s’agissant de l’ISR comme de l’impact.

Mais la finance à impact assume une véritable capacité transformative. Il ne s’agit pas simplement de dire que l’on sélectionne ou que l’on exclut un investissement sur base de critères E, S ou G mais de fixer ex ante des objectifs et de suivre ex post des résultats. La finance à impact se situe véritablement au degré le plus élevé de l’intensité de transformation durable et mérite d’être identifiée à part entière.

Mais la finance à impact assume une véritable capacité transformative. Il ne s’agit pas simplement de dire que l’on sélectionne ou que l’on exclut un investissement sur base de critères E, S ou G mais de fixer ex ante des objectifs et de suivre ex post des résultats.
Bertrand Desportes, Associé chez Mazars

De manière générale, les enjeux entourant l’impact ainsi que la notion de mesure d’impact positif différencient assez nettement la finance à impact des autres pratiques de la finance durable. De ce fait, vous avez raison, un bon nombre d’acteurs se questionnent sur la création ou l’évolution de labels français autour de l’impact.

La labélisation des fonds en tant que « fonds à impact » viserait avant tout à garantir l’adéquation des investissements réalisés avec les objectifs d’impact, notamment vis-à-vis des investisseurs. A ce jour, les labels français (ex. Greenfin, Finansol) ne sont pas reconnus pour rendre compte de la spécificité « impact » d’un fonds.

Si bien qu’à terme, si l’on souhaite encourager le développement de la finance à impact, il faudra clairement reconnaitre ses spécificités par des processus de labélisation distincts

L’entrée en vigueur du règlement européen (UE) 2019/2088 Sustainable Finance Disclosure (SFDR) pourrait-il faire rapidement évoluer cette situation ?

Le règlement européen (UE) 2019/2088 Sustainable Finance Disclosure (SFDR) aidera la finance durable au sens large mais ne participera pas spécifiquement au développement de la finance à impact ni à la prise en compte de ses caractéristiques propres. La notion d’impact ne s’y trouve d’ailleurs pas mentionnée de manière explicite.

Nous venons de publier en collaboration avec l’AFG un rapport [4] sur la finance à impact qui évoque, parmi d’autres aspects, l’articulation de la finance à impact avec la réglementation SFDR.

90,5 % des répondants à notre enquête considèrent qu’une évolution de la réglementation SFDR est au contraire nécessaire pour mieux prendre en compte et rendre compte de l’impact. Pour 85,7 % des répondants, les dispositions de l’article 9 en matière de reporting ne semblent d’ailleurs pas permettre de rendre compte de la portée globale de l’impact, même en considérant la publication récente des dernières RTS.

Pour faire le lien avec votre question précédente, certains acteurs soulignent qu’il devient problématique de classifier des fonds impact et ISR au sein d’un même article au risque de créer une vraie confusion parmi les investisseurs.

A court terme, SFDR apporte son lot de défis nouveaux pour les sociétés de gestion ayant une pratique de finance à impact. Elles doivent s’y conformer sans toutefois bénéficier d’une visibilité particulière et différenciante du reste de la finance durable.

90,5 % des répondants à notre enquête considèrent qu’une évolution de la réglementation SFDR est au contraire nécessaire pour mieux prendre en compte et rendre compte de l’impact.
Bertrand Desportes, Associé chez Mazars

Quels sont les principaux défis à relever pour les sociétés de gestion en matière de finance à impact ?

Nous avons mis en exergue et présenté cinq grands défis autour de la finance à impact à l’occasion d’un événement [5] organisé par Finance For Tomorrow en octobre dernier au Ministère de l’Economie et des Finances sous l’égide du Secrétariat d’Etat chargé de l’économie sociale, solidaire et responsable. Nous avons depuis eu l’occasion d’échanger [6] avec les sociétés de gestion autour de ces défis qui apparaissent être pleinement partagés. Je vous les restitue :

1. La disponibilité, la collecte, l’harmonisation et le management de la donnée à impact ;
2. La mise en place au sein des sociétés de gestion d’une gouvernance et de processus spécifiques à l’investissement à impact ;
3. La convergence des pratiques de place de la finance à impact suite à l’adoption d’une définition commune donnée par FFT ;
4. L’identification d’approches spécifiques par ODD, déclinées selon les types d’actifs avec des méthodologies et des outils adéquats ;
5. La définition d’un reporting transparent et comparable de l’impact afin de limiter le risque d’impact washing.

Soulignons que 48,7 % des participants à notre enquête identifient le manque de données liées à l’impact comme « le » principal défi, que cette donnée concerne les entreprises et les projets bénéficiaires ou encore les sociétés de gestion et les portefeuilles dans la perspective de comparaison et de reporting autour de l’impact.

Pour être complet, la Financière de l’Echiquier a par ailleurs proposé à l’occasion de ces échanges un sixième défi relatif à la simplification du discours autour de la finance à impact afin d’être en mesure d’en parler au plus grand nombre, et ce, sans dégrader l’approche d’impact en tant que tel. Ce sixième défi nous apparaît tout à fait pertinent et complémentaire.

Soulignons que 48,7 % des participants à notre enquête identifient le manque de données liées à l’impact comme « le » principal défi, que cette donnée concerne les entreprises et les projets bénéficiaires ou encore les sociétés de gestion et les portefeuilles dans la perspective de comparaison et de reporting autour de l’impact.
Bertrand Desportes, Associé chez Mazars

Pensez-vous que les fonds à impact représenteront un jour une part significative de l’encours des fonds ISR en France ?

Clairement, on s’attend à une dynamique en faveur de la finance à impact. Je vous livre quelques chiffres recueillis dans le cadre de notre enquête :

  • 79,5 % des répondants prévoient le lancement d’un ou plusieurs fonds à impact sur un horizon de 1 à 3 ans.
  • 30,8 % des établissements envisagent de faire de la finance à impact leur activité principale dans le futur.

La réponse est donc positive, on peut s’attendre au développement de gammes de fonds en nombre. Je souhaite vivement que ce développement soit suffisamment puissant pour représenter une part significative de l’encours géré sur la Place eu égard aux enjeux de transformation durable sous-jacents. Parmi les objectifs les plus couramment visés aujourd’hui dans les stratégies des fonds à impact, on retrouve en tête les « Mesures relatives à la lutte contre les changements climatiques » (ODD 13), le « Travail décent et croissance économique » (ODD 8) ainsi que la « Bonne santé et le bien-être » (ODD 3). Ces ODD vont sans doute rester prépondérants mais on s’attend à un élargissement des thèses d’investissement aux quatorze autres ODD.

C’est néanmoins un travail de longue haleine car, en creux, cela suppose la montée en compétence d’équipes plus nombreuses et spécialisées dans l’impact. Sans doute est-ce l’affaire de plusieurs années. Je peux en tout cas témoigner que les sociétés de gestion de la Place de Paris s’évertuent à construire sur le long terme une expertise cohérente et solide, avec de surcroît l’ambition assez partagée d’un leadership français sur ce sujet. Et c’est en soit une excellente nouvelle.

Parmi les objectifs les plus couramment visés aujourd’hui dans les stratégies des fonds à impact, on retrouve en tête les « Mesures relatives à la lutte contre les changements climatiques » (ODD 13), le « Travail décent et croissance économique » (ODD 8) ainsi que la « Bonne santé et le bien-être » (ODD 3).
Bertrand Desportes, Associé chez Mazars

RF , 10 février

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