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Trump, Wall Street et le mythe américain

Donald Trump est-il le nouveau patron des marchés ? Jean-Jacques Friedman, Chief investment officer de Natixis Wealth Management et de VEGA IM, décrypte l’influence et l’activisme de Donald Trump sur les marchés financiers, un phénomène inédit pour un Président américain.

Donald Trump est-il le nouveau patron des marchés ? Jean-Jacques Friedman, Chief investment officer de Natixis Wealth Management et de VEGA IM, décrypte l’influence et l’activisme de Donald Trump sur les marchés financiers, un phénomène inédit pour un Président américain. La 1ère année de son mandat a eu un effet positif sur les marchés, portés par son image de « faiseur de deals » et ses réformes fiscales. Mais après un 1er coup de semonce fin janvier 2018, Wall Street commence à se lasser de ses interventions. Et plus inquiétant peut-être, les investisseurs prennent désormais au sérieux son discours populiste et protectionniste.

Donald Trump est un passionné de la Bourse ! Devenu Président des États-Unis, il exerce une influence inédite sur les marchés financiers, tranchant ainsi avec ses prédécesseurs. Ses tweets suscitent des remous sur toutes les classes d’actifs et sont désormais scrutés avec la plus grande attention. Tout débute par une lune de miel. De janvier 2017 à janvier 2018, son programme de baisse d’impôts, ses promesses de relance mais aussi son volontarisme, sa réputation « de faiseur de deals », sa volonté de « faire » simple dans un monde complexe et qualifié « d’immobile » ont emporté les suffrages… Les marchés, par nature « courtermistes », n’ont vu que les mesures positives sur les bénéfices par action (BPA) des entreprises sans mesurer les conséquences à moyen et long terme d’une politique expansionniste dans une économie de plein emploi. De fait, le souhait de Donald Trump de relancer l’économie américaine, à n’importe quel prix, l’a propulsé dans la fonction d’un Chief investment officer dont il faut désormais scruter les « minutes » en 280 caractères…

Des indices boursiers portés par la politique fiscale. Sur le front des actions, le nouveau Président s’est certes vite distingué en donnant des bons et des mauvais points aux entreprises américaines, provoquant parfois des mouvements sur leurs titres. Mais sa réforme fiscale a incontestablement soutenu les indices boursiers. Elle dope les profits des entreprises et les incitations au rapatriement du cash aux États-Unis, une manne largement consacrée au rachat d’actions – le précédent record de 600 milliards de dollars en 2007 sera largement dépassé cette année pour flirter avec les 1 000 milliards – qui augmente mécaniquement les BPA. Cette croissance tous azimuts souhaitée a un coût. La politique budgétaire expansionniste creuse les déficits, bouscule les taux et provoquera, à terme, une baisse du dollar, une dépréciation à laquelle Donald Trump n’est d’ailleurs pas opposé pour relancer la compétitivité de l’industrie américaine.

Face à cette agitation constante du Président, la Réserve fédérale, présidée pour la 1ère fois par un non-économiste, l’ex-journaliste Jérôme Powell, semble faire pâle figure. Donald Trump impose même le tempo de la normalisation de la politique monétaire. La banque centrale, pour éviter la surchauffe de l’économie, a décidé de procéder à quatre hausses des taux cette année (contre trois prévus initialement). Si les taux courts devraient monter plus vite que prévu, les taux longs suivront inévitablement, avec une hausse des taux de défaut, la baisse des prix immobiliers, un repli de la Bourse. Sans compter qu’il faudra attirer de nouveaux investisseurs pour financer « le mur de remboursement » américain ; en 2018, les États-Unis doivent refinancer plus de 3 000 milliards de dettes et financer, par de nouvelles émissions, un déficit budgétaire de plus de 1 000 milliards de dollars en 2019.

Coup de semonce. Les marchés apprécient la politique fiscale de la Maison Blanche. En revanche, le discours protectionniste, destiné à remobiliser un électorat populiste, à quelques mois des élections de Mid-Term (que de nombreux observateurs donnaient comme perdues il y a encore quelques semaines), fait clairement plier les indices. La guerre commerciale engagée par Donald Trump contre la Chine et l’Europe est d’autant prise au sérieux qu’elle gagne en intensité et qu’elle se révèle payante auprès de l’opinion. Le Président hausse le ton tous azimuts, contre ses partenaires commerciaux, contre ses alliés, notamment sur le dossier iranien, contre l’immigration, contre l’écologie et le climat, contre la régulation du secteur bancaire…Et demain ? Sa détestation de la côte Ouest fait peser un risque de réglementation et/ou démantèlement des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et sa politique au Moyen-Orient plonge le marché pétrolier dans l’incertitude. En exaltant le renouveau d’une Amérique industrielle qui fleure bon les années soixante, en voulant incarner l’homme fort, en jouant l’allocataire sectoriel qui privilégie les activités traditionnelles au détriment de la mondialisation, Donald Trump prend le risque de consommer son divorce avec les marchés.

Retour à la réalité. C’est surtout le retour aux réalités économiques qui inquiète. La politique de relocalisation des chaînes de production est promise à l’échec, comme en témoigne l’intention, certes marginale mais ô combien symbolique, du constructeur de motos Harley Davison de déménager une partie de sa production hors des États-Unis pour tenter d’échapper à la guerre commerciale. La réalité est que les chaînes de production sont éclatées dans de nombreux pays et que la production made in America ne pourra se substituer aux importations actuelles, même au prix d’un dollar faible et d’une hausse des droits de douane.

Les effets pervers d’un tel repli des États-Unis sur eux-mêmes sont à la fois nombreux et connus : augmentation des prix à la consommation, répartition de la valeur défavorable aux salariés, assèchement des meilleurs talents venus du monde entier, allocation des ressources faussée en faveur d’industries anciennes et polluantes et au détriment des nouvelles technologies (soit le contraire des ambitions chinoises), faible augmentation de la productivité. Dès lors, par un des paradoxes coutumiers de l’Histoire, le mythe de l’Amérique de Donald Trump pourrait se retourner contre son propre électorat. In fine, le grand perdant de cette politique pourrait être, en tout 1er lieu, les blue-collar workers des anciennes grandes régions industrielles américaines !

Croissance vs consommation. Alors, quelles conclusions tirer de cette vision de l’économie américaine en termes d’allocation dans nos portefeuilles ? Plusieurs points à retenir :

  • la question du possible ralentissement de l’économie américaine en 2019 qui était une des raisons de notre prudence en début d’année, apparait aujourd’hui moins prégnante ; en effet, le manque de travailleurs « à embaucher » (eu égard au très faible chômage actuel) et donc des perspectives de tassement de la consommation à venir, sont atténuées à ce stade par les baisses d’impôts, qui vont stimuler durablement les investissements, notamment en termes d’équipement des entreprises. Cette compensation apparait favorable pour l’ensemble des actifs à risque dans leur ensemble.
  • Sur la zone américaine en elle-même, nous continuons de privilégier les valeurs de croissance et technologiques ; à l’inverse, nous « boudons » la consommation.
  • Enfin, l’affaiblissement du dollar, que nous anticipons à terme, est lié à la progression des déficits commerciaux et budgétaires ; cela nous conduit à couvrir en euro une majorité de nos investissements outre-Atlantique en dollar.

Jean-Jacques Friedman , 11 juillet

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