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Marie Legendre, la science au service de la finance

Responsable de portefeuille d’arbitrage de volatilité dans le fonds d’investissement français Capital Fund Management, Marie Legendre applique au quotidien les préceptes scientifiques acquis pendant ses longues études de physique.

Dans son dernier ouvrage, "Noise : A Flaw in Human Judgment", le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman résumait parfaitement l’ambivalence humaine face à la toute-puissance des algorithmes. "En tant qu’humains, nous sommes parfaitement conscients que nous faisons des erreurs, mais c’est un privilège que nous ne sommes pas préparés à partager. Nous attendons des machines qu’elles soient parfaites. Si cette attente est décue, nous les jetons. Cette attitude est profondément ancrée et ne changera pas jusqu’à ce qu’elles atteignent des niveaux de prédiction presque parfaits."

Différencier le bon signal du mauvais bruit est au cœur des prises de décisions des fonds d’investissement, qu’elles soient humaines ou algorithmiques. "L’une des difficultés, c’est d’extraire du signal à partir de données extrêmement bruitées", décrit Marie Legendre, responsable de portefeuille d’arbitrage de volatilité et directrice du groupe d’arbitrage de volatilité. "Il est assez tentant d’extraire des faux signaux, qui ont toute l’apparence de vrais signaux mais qui s’avèrent en fait n’être que des fluctuations statistiques."

L’approche scientifique, basée sur une analyse empirique des données et sur l’expérimentation, est l’une des méthodes les plus efficaces pour opérer ce distinguo entre bruit et signal. C’est ainsi que Marie Legendre applique, depuis dix ans, les préceptes scientifiques acquis pendant ses longues études de physique au repérage des meilleurs signaux de prise de décision d’investissement.

Cette jeune quadragénaire était encore une collégienne au moment de la création de la société Science et Finance, en 1994, qui a fusionné a fusionné avec Capital Fund Management (CFM) en 2000. L’approche de Jean-Philippe Bouchaud a été innovante et audacieuse, puisqu’elle a consisté à faire confiance à plusieurs dizaines de physiciens, peu au fait des spécificités de l’économie de la finance.

L’intuition à sa juste place

Marie Legendre a fait sa reconversion au début des années 2010, à 32 ans. "Je faisais de la recherche en physique, en incluant la thèse, depuis une dizaine d’années. J’avais un peu l’impression d’avoir faire le tour de ma discipline, et j’avais envie de passer à autre chose. J’avais d’anciens collègues qui travaillaient justement à CFM, c’est comme ça que la connexion s’est faite."

Comme pour les anciens physiciens qui avaient déjà opéré leur reconversion, la mutation a été plutôt aisée : "Ce qu’on fait à CFM, c’est analyser une très grande quantité de données, à partir desquelles on extrait un signal de trading, qui va nous donner des indicateurs sur les instruments qu’on va vouloir trader, sur le risque de notre portefeuille, sur le contrôle des coûts. Je me suis aperçue que les techniques utilisées en finance quantitative étaient assez proches des techniques que je maîtrisais en physique fondamentale. J’ai trouvé ça très intéressant, je me suis formée un peu moi-même. J’ai lu des livres, des articles, ensuite j’ai postulé et le match s’est fait comme ça."

Marie Legendre a une double casquette de responsable de portefeuille d’arbitrage de volatilité et de directrice du groupe d’arbitrage de volatilité. "Les deux postes sont intimement liés. Je définis les grandes stratégies de recherche et manage l’équipe de chercheurs qui travaillent sur le portefeuille, tout en étant responsable de l’intégrité du portefeuille en production, de son risque, de son monitoring, de son évolution."

Ce rôle consiste à savoir jongler constamment entre le court terme et le long terme : "Il faut gérer cette dualité, être très rigoureux tout en connaissant le portefeuille dans ses moindres détails. Ce que j’ai appris dans les études de physique m’est utile au quotidien. Le champ d’application est différent mais les méthodes sont assez similaires. L’approche scientifique du chercheur consiste à sans cesse essayer de remettre en question ce qui semble évident. On se base sur la science, sur l’état de l’art, mais on essaie aussi de proposer des alternatives originales, de tester des idées, d’éventuellement les rejeter si elles s’avèrent non pertinentes, ou alors de les valider avec une rigueur scientifique. Notre approche n’exclut évidemment pas l’intuition et expérience. Pour mettre en place une stratégie, il faut avoir une intuition, des idées, etc… mais on part du principe qu’il nous faut des preuves scientifiques, des simulations, des éléments parfaitement concrets et objectifs pour valider cette intuition."

L’approche scientifique est aussi un apprentissage du doute, voire de l’humilité, dans un secteur financier souvent trop versé dans l’intuition et la confiance irrationnelle.

Johann Harscoët , 15 novembre

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