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No grain, no pain !

En ce début d’année, Mourtaza Asad-Syed, Directeur des Investissements de Yomoni, s’intéresse à la révolution verte et la mondialisation des marchés agroalimentaire ainsi leurs conséquences sur la croissance des pays industrialisés.

Il était une fois, il y a fort longtemps, quatre scientifiques qui étaient experts en agronomie. John était spécialiste de la pomme de terre, Edwin, du maïs, Norman, du blé, et George était leur chef. Ensemble, ils partirent en mission au Mexique pour vaincre la faim dans le monde. Trente ans plus tard, à partir de leur sélection de semences et des croisements successifs, la productivité par surface avait au pire doublé et au mieux quintuplé. Leurs exploits techniques diffusés dans le monde permirent de sauver un milliard d’humains de la famine et d’accompagner la plus forte croissance économique de l’histoire de l’humanité. La révolution verte était en marche !

On ne dit pas s’ils eurent eux-mêmes beaucoup d’enfants, mais force est de reconnaître que l’histoire est belle. Voici peu ou prou, la narration du comité Nobel en 1970 lorsqu’il attribue son prix de la Paix au spécialiste du blé, Norman Borlaug qui a entre-temps aussi œuvré en Inde et au Pakistan.

Le bilan est plus mitigé aujourd’hui, principalement parce que la faim n’a pas été vaincue dans le monde [1], mais aussi car le bilan écologique et économique est contesté dans les régions émergentes. On note entre autres un appauvrissement des sols et des réserves d’eau potable pour ces semences très gourmandes, ainsi qu’une dépendance économique avec l’accroissement des populations qui s’en est suivi. Il est désormais temps de tourner le dos i) à ces semences de droit privé, ii) à l’utilisation intensive d’engrais et pesticides, et iii) à la monoculture faite au détriment de cultures historiques plus diversifiées mais moins rentables. Alors que d’autres que nous se chargent déjà d’instruire le procès de nos quatre experts américains à titre posthume, nous voyons poindre une nouvelle conséquence à long-terme dans nos sociétés avancées : le risque alimentaire à grande échelle.

Les phases de mondialisation ont souvent provoqué de grands ravages sanitaires, que ce soit la « Peste [2] de Justinien » (en 540) importée au sein du gigantesque Empire Romain, la « Peste Noire [3] » (en 1346) via le commerce d’Orient, ou la Variole [4] (vers 1520) en Amérique du Sud par les Espagnols. La mondialisation récente des marchés alimentaires a créé le potentiel pour des intoxications alimentaires de masse, de nouvelles épidémies en somme. Il serait donc logique que la diffusion de semences uniques, la généralisation de standards mondiaux pour faciliter les échanges, la primauté donnée à la teneur en protéines (dont le gluten) par les industries alimentaires et le raffinage intensif plébiscité par les consommateurs (le pain blanc !) aient eu des conséquences sanitaires d’ampleur sur les populations. La forte augmentation des maladies inflammatoires et/ou auto-immunes depuis 40 ans paraît une conséquence probable pour la communauté scientifique. Les rayons « sans-gluten [5] » sont donc là pour longtemps… Il en est de même pour le sucre, dont la consommation par personne a été multipliée par 20, et qui est enfin reconnu comme principal facteur dans l’épidémie mondiale d’obésité. Pour nous, l’avancée de nos quatre héros agronomes fait incontestablement partie des grandes avancées humanitaires du XXe Siècle, mais la perspective euphorique de la fin des années 60 est exagérée. Cet exemple agricole illustre surtout l’importance de prendre en considération le temps long dans le bilan des technologies, qu’elles soient agricoles, industrielles, énergétiques, ou financières. Ainsi, si l’on prend l’ensemble des progrès industriels d’après-guerre focalisé à « produire plus », leurs résultats quantitatifs spectaculaires sont souvent une hypothèque sur l’avenir. En effet, le bilan global pour les générations suivantes de ces réussites doit souvent inclure un bilan sanitaire néfaste (e.g. amiante) ou écologique désastreux (e.g. marées noires, déforestation, etc.). Aujourd’hui, beaucoup s’étonnent encore que les taux de croissance des pays industrialisés soient plus faibles que par le passé, mais c’est surtout que la croissance passée des Trente Glorieuses doit être revue en baisse à l’aune de leurs conséquences. Depuis le temps qu’on écrit que les performances passées ne présagent pas des performances futures, on devrait peut être y ajouter qu’elles peuvent même y nuire !

Mourtaza Asad-Syed , 10 janvier

Notes

[1] C’est la distribution qui est en cause désormais. La production mondiale est suffisante, mais 1/3 est perdue ou gaspillée entre le producteur et le consommateur en raison d’une logistique défaillante (transports, conditionnement, etc.).

[2] Jusqu’à « 10000 morts par jours » dixit Procope de Césarée

[3] Plus de 30 millions de victimes en Europe

[4] En un siècle, 50% des 30 à 60 millions d’indigènes d’Amérique Latine auraient succombé aux épidémies de variole, typhus, grippe, diphtérie, rougeole, et de peste apportées par les explorateurs

[5] Dont l’efficacité est nulle au même titre que les édulcorants, puisque dans ces produits, les substituts utilisés -comme le maïs- sont tout aussi transformés.

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